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L’emploi partagé, entre efficacité et freins culturels

L’emploi partagé, entre efficacité et freins culturels

Assurer à un salarié un temps de travail complet réparti entre plusieurs employeurs qui n’ont que des temps partiels à proposer, c’est l’essence même de l’emploi partagé en place dans le Jura depuis 1997. A priori, la formule n’a que des avantages. Pour l’employeur, c’est l’assurance d’avoir un vrai salarié sur un vrai métier avec de vraies compétences sur un temps de travail partiel et pour le salarié, c’est la possibilité de pouvoir pratiquer son métier en CDI entre plusieurs employeurs, parfois sur plusieurs lieux.

En fait, l’emploi partagé est un ménage à trois puisqu’un groupement d’employeurs, de type associatif, vient faire le lien et assurer toute la partie logistique : recrutement, paye, formation… Dans le département, DESFI (Développement de l’Emploi Salarié et de la Formation pour l’Insertion Professionnelle) installé à la Chambre d’agriculture travaille en lien avec la Plateforme RH Jura dont est partie prenante la CCI. Le Groupement d’Employeurs de la Plasturgie (GEP) installé à Bellignat, intervient également sur une partie du Haut-Jura, notamment le bassin de Saint-Claude. La formule semble avoir le vent en poupe dans un environnement économique de crise : 327 utilisateurs en 2015 pour 104 000 heures de travail effectuées et 59 contrats pour l’un. 35 utilisateurs et 80 salariés pour l’autre.

Mais l’emploi partagé n’a pas que des adeptes, il conserve l’image d’un intérim qui ne dirait pas son nom et certains employeurs préfèrent trouver eux-mêmes des solutions à leur problème de pénurie de main d’œuvre. L’entremise du groupement est parfois ressentie comme une intrusion et l’intégration d’un salarié qui n’est là qu’à temps partiel peut apparaître délicate. Enfin, dernière difficulté, mis à part dans l’agriculture et la plasturgie, l’emploi partagé est une formule encore très peu connue des employeurs…

Le travail partagé, mode d’emploi

  • Un même salarié qui a au moins deux employeurs, mais un seul contrat de travail.
  • Des employeurs qui partagent la même personne sur un seul ou plusieurs lieux de travail.
  • Un groupement d’employeurs, association loi 1901 gérée par des employeurs, qui recrute le personnel et assure les tâches administratives.
  • Historique : dans le Jura, la démarche est née en 1997. Basé à Lons-le-Saunier, DESFI a intégré en 2012 la plateforme RH Jura qui regroupe des entreprises agricoles, artisanales, commerçantes et industrielles ayant besoin de salariés à temps partiel. Dans l’Ain, le GEP Plastics Vallée a été créé en 2003.
  • Le groupement d’employeurs dans le Jura regroupe 6 responsables de planning et deux conseillers emploi, un directeur ingénierie-conseil, gère 80 000 € de compensation kilométrique pour les salariés, la formation représente 91 000 € en 2016. Le Groupement d’Employeurs de la Plasturgie fait appel à un cabinet RH privé, une personne gère l’ensemble de l’activité.
  • 10 € annuels d’adhésion au groupement et 16 à 20 € de l’heure facturés à l’utilisateur dans le Jura. Adhésion de 305 € HT par an au GEP et coût horaire de mise à disposition variable selon le niveau de rémunération du salarié et la durée de mise à disposition.

Romain Mary, directeur ingénierie-conseil du groupement d’employeurs DESFI du Jura

photo romain Mary@studio vision 1« Il y a toute une économie qui dort ! »

« Les entreprises qui n’ont que des temps partiels à proposer ont énormément de mal à trouver des salariés intéressés, donc soit, elles s’en passent et elles perdent des parts de marché, soit elles embauchent un temps plein qui leur coûte trop cher. C’est un grand écart qui menace l’avenir de l’entreprise. Le travail partagé répond parfaitement à ces situations critiques, une personne peut collaborer avec une entreprise une semaine par mois ou trois mois par an ou un jour chaque semaine toute l’année. Chauffeur de poids lourd, secrétaire, femme de ménage, couvreur, ressources humaines… aucun métier n’est exclu. Le groupement d’employeurs s’adresse aux entreprises, aux collectivités, aux associations, mais pas aux particuliers.

Le groupement est un employeur comme un autre, il recherche les entreprises, assure la médiation en cas de problèmes, fait les payes, rembourse les éventuels déplacements et facture aux utilisateurs en fin de mois.

Depuis sa création en 1997, ce service est en croissance. Aujourd’hui le volume d’adhérents, de métiers et d’heures permet de s’adapter à beaucoup de situations. Seul problème, à part en agriculture, il reste très peu connu des TPE et continue à travailler un peu à la carte, pourtant il existe un potentiel impressionnant d’emplois en quart, huitièmes ou seizième de temps. S’ils étaient pourvus, ils permettraient de développer des entreprises. Il y a toute une économie qui dort ! »

Céline Ramé, responsable du GEP Plastics Vallée

Céline Ramé2@studiovision« Un outil reconnu qui butte sur des freins culturels »

« Notre cabinet de Ressources Humaines gère deux groupements d’employeurs. L’un uniquement pour la plasturgie avec des salariés en alternance, venus de l’intérim pour la plupart, que nous formons sur 12 ou 18 mois afin de leur apporter une qualification et d’être embauchés en CDI dans l’une des entreprises appartenant au groupement. Si à l’issue de la formation l’entreprise ne propose pas de CDI, on oriente le salarié vers une autre entreprise. Cette formule représente 80 salariés pour 35 entreprises adhérentes, répartis pour moitié dans le Jura (vallée de la Bienne, Saint-Claude, Moirans, Arinthod) et moitié dans l’Ain. L’autre groupement concerne des salariés en temps partagé sur des fonctions supports : comptabilité, qualité-sécurité-environnement, informatique… Ils ont un contrat de travail à temps plein, la plupart du temps en CDI et répartissent leur temps en général sur deux entreprises.

Le temps partagé répond aux contraintes des PME qui souvent ne peuvent pas se payer un temps plein. C’est une formule appelée à se développer pour pré-recruter et qualifier son personnel de production. D’ailleurs toutes les entreprises qui ont tenté l’expérience la renouvellent, mais elles buttent encore sur des freins culturels vis-à-vis du temps partagé dans les fonctions support. Pourtant, dans l’ensemble, l’idée est bien perçue. La preuve, les pôles de compétitivité nous sollicitent… »

Thierry Cuynet, électricien à Rix-Trébief

« Souplesse et liberté »

Ce patron de TPE travaille seul, mais il a parfois besoin de renfort sur les chantiers pour de petits travaux. Il a déjà eu recours au groupement d’employeur deux fois ces trois dernières années : « C’est très souple, en général ce ne sont pas des personnes du métier mais ce n’est pas gênant. J’embauche en ce moment une jeune femme de 25 ans qui vient du milieu agricole, qui travaille le reste du temps en remplacement pour plusieurs autres agriculteurs. Je l’emploie selon mes besoins et ses disponibilités : un jour par semaine, parfois deux, parfois deux jours par mois… La formule est très souple : je la contacte, je lui explique mes besoins, elle regarde son planning et nous nous mettons d’accord. Elle prévient ses employeurs et à la fin du mois, je reçois une facture avec un coût de 18€ de l’heure. Je n’ai pas de paperasse. »

Léonie Auduberteau, remplaçante agricole

« Une expérience avant de s’installer »

A 25 ans et avec une Licence pro de conseil en élevage en poche, Léonie est arrivée en juin dernier dans le secteur de Nozeroy avec son ami Christopher après deux ans passés en Vendée dans une ferme d’élevage : « Le service de remplacement permet de voir comment ça se passe en zone de montagne, on ne connaissait pas le Jura. J’aurais préféré travailler sur une seule exploitation, mais le groupement recherchait deux CDI à temps plein, on n’a pas hésité ! »

Léonie remplace des agriculteurs à l’arrêt, ne travaille jamais sur la même ferme, elle reçoit un planning en début de mois qu’elle complète au jour le jour. A l’arrivée, beaucoup de travail : « Cela représente un bon temps plein lissé sur l’année en fonction des saisons. Je touche 10.36€ de l’heure, un gros smic… Ce n’est pas spécialement bien payé pour la somme de travail effectué et pour la vie privée plutôt difficile, mais c’est formateur, on voit vraiment de tout et le secteur est très dynamique, nous rencontrons beaucoup de monde. On va poursuivre encore un an et ensuite, l’objectif est de reprendre une ferme ici. »

Rachel Humbert, Responsable des Ressources Humaines chez CTS et Falquet

« Employeur et salariée en même temps »

Après des CDD dans le Doubs, cette jeune femme de 28 ans souhaitait évoluer professionnellement, elle a répondu en 2013 à une annonce du groupement d’employeurs de la plasturgie d’Oyonnax pour un poste de responsable des ressources humaines dans deux entreprises, CTS (traitement de surfaces) à Saint-Claude et Falquet (jouets) à Oyonnax. « Je suis à mi-temps dans chaque entreprise, trois jours pairs à Saint-Claude, trois jours impairs à Oyonnax, ce qui implique une grande autonomie puisque parfois je travaille sur des demi-journées en fonction des réunions. Les débuts ont été compliqués car je dois gérer deux conventions collectives différentes. » Habitant Moirans où elle a décidé de s’installer, sa situation lui convient parfaitement : « Je suis cadre, j’ai une seule feuille de paye, un remboursement forfaitaire de mes déplacements, un seul référent au niveau du groupement et des congés que je répartis sur les deux sociétés, mes missions sont très diverses et franchement, le fait d’être dans deux entreprises ne me gêne pas, je suis bien intégrée et j’ai la confiance des équipes dirigeantes. »

Rachel a, en outre, cette originalité d’être salariée du groupement et de l’utiliser pour recruter : « CTS recherche actuellement une personne chargée de la sécurité du matériel et du personnel de l’entreprise mais ne peut pas garantir un poste à temps plein, passer par le groupement fait gagner du temps, ils ont déjà des personnes sous la main et on ne s’occupe de rien. »

Véronique Renaud, Directrice Dubois Nettoyage Lédonien

©studio-vision-Veronique-Renaud-dubois-nettoyage-montmorot« Nous avons choisi une autre formule »

« Notre entreprise familiale et a été créée en 1963, elle emploie une centaine de personnes pour 42 ETP.

La direction est souvent multi-casquettes… En effet, mon poste se résume à plusieurs tâches, je me rends aux rendez-vous avec les clients afin d’établir des devis, je gère les relations avec ces derniers et je m’occupe des relations humaines avec nos employés.

Nous sommes à un moment clef où nous devons nous réorganiser avec pour projet de recruter un responsable des ressources humaines. Ne pouvant pas l’occuper à temps plein, nous envisageons alors le temps partagé avec une autre entreprise de nettoyage.

Afin d’analyser les besoins réels actuels de notre entreprise, nous avons fait appel à un cabinet indépendant spécialisé dans l’organisation et le développement commercial des entreprises. Une expertise de la situation commerciale de l’entreprise a été faite et le personnel de la direction a effectué des tests de personnalité ainsi que des tests sur l’aptitude commerciale. Il nous a donc été conseillé la création d’un nouveau poste dans la société et l’embauche d’un commercial plutôt qu’un DRH.

A la suite de ces tests, je me suis également aperçue que j’étais davantage faite pour les ressources humaines que pour le métier de commercial.

C’est pour ceci, que nous avons renoncé à une embauche en temps partagé. »